Critique: Nails

Publié le par Rick Jacquet

NAILS

Nails
Titre original : Gvozdi
2003 - Russie
Genre: Expérimental - Cyber punk
Réalisation: Andrey Iskanov
Musique: Alexander Shevchenko et Andrey Iskanov
Scénario: Andrey Iskanov
Avec Alexander Shevchenko, Irina Nikitina, Andrey Iskanov, Alexandra Batrumova et Victor Silkin


Un tueur à gage travaillant pour le gouvernement russe rentre chez lui après une mission. Seulement depuis quelques jours, il a de terribles migraines, de plus en plus fortes. Devant ces attaques, il ne trouve qu’un remède, s’inspirant d’un fait divers : s’enfoncer des clous dans la tête. Très rapidement, cela va changer sa perception des choses.

Nails fait parti de ces petits bijoux qui ne sortent pas en France. Le réalisateur, Andrey Iskanov, nous en avions déjà parlé à l’occasion de la critique de son film expérimental Visions of suffering, datant de 2006. Mais 3 ans plus tôt, Iskanov nous livrait déjà une petite bombe, possédant les mêmes qualités, la même énergie, voir mieux, un meilleur traitement du film sur une plus courte durée, empêchant de quelconques longueurs de se glisser dans le récit. Ainsi, visuellement parlant, le film est très proche de Visions of suffering. Autant dans l’usage des filtres, la façon de filmer, le parti du réalisateur. Si la pluie numérique avait par moment des difficultés pour s’incruster dans l’image dans le film précité, ici, on retrouvera le même souci avec la brume numérique. Mais cela n’enlève en rien le charme de l’œuvre, puisque Nails, tout comme Visions of suffering, est donc un film surréaliste, loin de la réalité, mais néanmoins, une critique de la société russe à coup de métaphores qui font mal. Le premier quart d’heure du film baigne dans un très beau noir et blanc, l’image est charbonneuse, du plus bel effet, et fait penser à des films, comme Pi ou encore Tetsuo, dont Nails rend un grand hommage. Car comme dans le film de Tsukamoto, le personnage subit des transformations par le métal. Mais l’hommage s’arrêtera là, puisqu’ici, la transformation se fera au niveau de la perception des choses, et non physique. La première partie nous présente le personnage, peu bavard, même pas du tout, souffrant de ces migraines. Autant visuellement qu’au niveau des effets sonores, le travail est splendide pour rapprocher l’expérience du spectateur à ce que pourrait ressentir le personnage. Le film passera brutalement en couleur lorsqu’il s’enfoncera le premier clou dans le crane. Premier, oui, car bien d’autres suivront.

A partir de ce moment, le surréalisme entre en jeu, Iskanov nous en met plein la vue en nous montrant le monde tel que le protagoniste le voit. Des couleurs très vives, ciel orangé (on ne s’étonnera pas d’apprendre que Andrey Isknov est fan de Hardware, de Richard Stanley). Mais ce changement de la perception des choses ne s’effectuera pas seulement sur le jeu des couleurs, le film ira bien plus loin, s’en prenant à la société russe à coup de métaphores. Quand le personnage, s’apercevant de la vivacité des couleurs du monde dans lequel il vit, et croyant être guérit de ces migraines, voudra se faire un bon repas, il sera très surprit. Sa lente descente dans la folie lui fera voir des choses différentes. Ses plats habituels se transforment en mets pour le moins dégoutant, mélange de sauces verdâtres et de saucisses à apparence de doigts humains. Toutes ces boites sont pareilles. Le film peut alors renvoyer à une question fort développée depuis le succès de Matrix : la réalité qui est posée devant nos yeux ! Que faut-il croire ? Avons-nous vécus dans l’ignorance jusqu’au moment où un élément perturbateur, ici le clou dans le cerveau, nous permette de voir la réalité telle qu’elle est réellement, où bien le contraire ? Sans pour autant donner de réponses, le film traite très intelligemment son sujet, même s’il aurait pu aller bien plus loin. Mais rapidement, le personnage s’apercevra que son acte ne suffit pas, qu’il ne peut plus reculer, et d’autres clous pénétreront dans sa boite crânienne. Plus la perception du personnage devient déroutante, autant pour lui que pour le spectateur, plus le film se révèle des plus passionnants.

L’irruption dans le quotidien quelque peu bouleversé du personnage d’un nouveau protagoniste, sa petite amie, tueuse à gage pour le gouvernement également, ne sera pas salvateur. Dans la tête du personnage, totalement perdu dans la folie qu’il s’est lui-même infligée, sa petite amie n'est plus la même, elle ne fait plus partie de son quotidien, de son nouveau monde, mais le spectateur externe, mais tout de même très proche par ce mélange d’images et de sons, ne se laisse pas berner. Ce nouveau personnage qui aurait pu faire changer de donne la situation, ne finira que par enfoncer le personnage plus loin dans sa démence, lui permettant d’atteindre le point de non retour, et de la destruction même de sa perception. Clous, perceuse, plus rien ne lui fait suffisamment d’effet pour le calmer. Il lui faudra encore passer une étape supplémentaire.

Nails partagera le public, il en est certain, tout comme le film suivant du metteur en scène, Visions of suffering. Difficile d’accès, peu de dialogues, images surréalistes rapprochant le film de l’expérience, sons tantôt fascinants, tantôt stressants, mais toujours corrects, Nails montre tout l’étendue, malgré le peu d’argent (300$) et le peu de temps de tournage. Il y a bien des petites imperfections, mais face au reste, facilement pardonnable. Ainsi, comme dit plus haut, le filtre de brume sur certaines images, notamment en début de récit, sont particulièrement laides. Mais Iskanov prouve bien que même sans argent, mais avec du talent et une équipe motivée, ainsi qu’un style unique, les miracles se produisent. Car si le film est devant nos yeux, c’est bel et bien grâce au talent d’Andrey Iskanov, réalisateur, mais également scénariste, monteur, directeur de la photo, et producteur, et de son compatriote Alexander Shevchenko, acteur principal, assistant maquilleur, et surtout, compositeur de la musique, électro, du film. Leur collaboration, qui semble durer (même tandem pour Visions of suffering), ne pourra apporter que du bon et du renouveau au monde du cinéma, si le spectateur l’accepte.

 

NOTE: 18/20
En bref: Une expérience très réussie, osée, satire sociale, film surréaliste et sanglant à la fois, Nails n’est pas pour tout le monde, mais malgré quelques petites erreurs, est un bijou qui se savoure d’une traite.

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