Critique: Organ

Publié le par Rick Jacquet

ORGAN

Organ
1996 - Japon
Genre: Mélange de genre underground
Réalisation: Kei Fujiwara
Musique: Video Rodeo
Scénario: Kei Fujiwara
Avec: Kei Fukiwara, Kimihiko Hasegawa, Natsuyo Kanahama, Kenji Nasa, Ryo Okubo et Shun Sugata


Deux policiers, Numata, un vieux flic sachant ce qu’il fait, et Tosuka, un petit nouveau, enquêtent sur des criminels profitant de la violence régnant dans les rues pour faire un trafic d’organes. Le premier se sert du second pour infiltrer le repère des trafiquants, un abattoir où les victimes sont réduites à l’état de pièces détachées. Malheureusement l’opération échoue, les criminels s’échappent et, alors qu’il abandonne son collègue pour sauver sa propre vie, Numata entend Tosuka hurler. Quelques temps plus tard, l’enquête à été reprise par d’autres policiers, et Numata a été mit à pied. Incapable d’oublier l’horreur de l’abattoir, il est obsédé par la disparition de Tosuka. Shinji, le frère jumeau du policier, le recherche lui aussi. Chacun de leur côté, ils suivent une piste de gangsters et petits voyous, pour remonter jusque Jun et Yoko, frère et sœur en charge du trafic.

Organ de Kei Fujiwara est un film complexe. Réalisé en 1996, il s’agît du premier film de la réalisatrice, bien connue pour être l’amie du réalisateur Shiny Tsukamoto, et jouait par ailleurs dans son premier métrage en 1989, Tetsuo. Avec Organ, elle se lance elle aussi dans la profession de manière aussi peu habituelle que son ami. Organ, avec un titre pareil, la réputation que le film se traîne, on pouvait s’attendre à un film bien gore et craspec, totalement loufoque et malsain. S’il y a certes un peu de ça dans Organ, le film va beaucoup plus loin, en mélangeant les genres, les styles, et en développant le fond de son histoire. Organ se situe donc bien loin du simple film sanglant, et de par sa direction et ses thématiques, va décevoir et déstabiliser plus d’un spectateur. Dans sa première partie, les 20 premières minutes, sans doute les plus accessibles, Kei Fujiwara fait preuve d’un immense talent de réalisatrice, pour nous scotcher littéralement devant notre écran. Tout commence par la fin, sur la voix off de Numata, avant de revenir sur le commencement, dans une ambiance policière glauque et poisseuse. Numata et Tosuka infiltrent le réseau de trafic d’organes en se faisant passer pour les livreurs de cadavres. Celui ci est encore en vie, et leur permet de rencontrer les gérants de l’entreprise : Jun le chirurgien et Yoko, une jeune femme borgne, jouée par Kei Fujiwara elle-même. Vingt premières minutes stressantes, glauques, tétanisant même. Un incroyable travail de mise en scène, de composition musicale, de travail d’acteurs, et de maquillages, sans pour autant trop en montrer, puisque Organ se réserve pour la seconde partie, plus longue et totalement différente.

Après l’échec de cette mission d’infiltration, à l’issue de laquelle Numata sera relevé de ses fonctions et qui coûtera la disparition de Tosuka, deux autres policiers vont reprendre l’enquête en main, mais le trafic d’organes ne semble plus intéresser la jeune réalisatrice, puisque son histoire va s’intéresser de plus près aux personnages de Jun et Yoko, et suivre parallèlement l’errance de Numata dans les rues de la ville. Organ va se tourner vers le drame glauque tournant autour du sexe et se permettra d’expérimenter maintes choses, que ce soit au niveau du scénario que de la mise en scène. Bien entendu, le métrage ira plus loin, et il sera très facile pour le spectateur, même préparé, de s’y perdre totalement, tant les détails et sous intrigues y sont nombreuses. D’un certain côté, on y reconnaîtra certaines thématiques chères à d’autres metteurs en scène, comme la transformation de la chair, le pouvoir organique (David Cronenberg pour ne citer que lui, dont le film glisse une référence à La mouche vers la fin), puisque dans une des intrigues, nous suivons Jun, en réalité professeur de biologie dont le corps est en train de subir diverses mutations, capturant ses élèves pour les amener dans son laboratoire, ou celui ci garde en vie le corps en décomposition également de Tosuka. Fujiwara se laisse aller à ses idées, en mélangeant policiers (dont le frère jumeau de Tosuka), yakuzas, mutations génétiques inconnues, fusion avec la végétation (contrairement à Tsukamoto qui fusionne les corps avec le métal) et filme le tout avec énergie et rythme, si bien que l’on ne s’y ennuie jamais vraiment, même si le film ne révèle pas tous ses secrets dés la première vision. Les images parviennent à la fois à répugner le spectateur (gros plans sur les nombreuses plaies des personnages, où se mélangent chairs et végétaux) et à l’interpeller, le fasciner. On notera notamment la scène où une jeune femme sort d’un cocon. Des images totalement surréalistes, pas toujours explicables, mais au combien envoûtantes.

Finalement, on ne peut pas placer Organ dans un genre particulier, tant il s’éloigne de son prologue sous forme policière pour devenir un film de personnages. Tous sont au centre de l’intrigue, tous vont se dévoiler progressivement pour laisser le champ libre à la réalisatrice d’expérimenter. Les personnages évoluent de manière différente et indépendante des autres, mais ils ont tous un lien qui les relient, que ce soit le lien du sang (les frères jumeaux, ou bien Jun et Yoko, frère et sœur) ou des liens de travail pour les policiers, les yakuzas. Tous les personnages sont liés mais finalement, ils devront tous ne faire confiance qu’à une seule personne pour découvrir ce qu’ils cherchent et rester en vie : eux même. Au centre de tous ses personnages et de cette intrigue parfois confuse (volontairement ?), c’est bel et bien Jun et Yoko qui mènent la danse, avec la révélation concernant leur sombre passé, qui, s’il ne nous fait pas non plus nous attacher aux personnages, parvient à expliquer certains points noirs. Et au delà de ces personnages, l’élément dominant reste bien le sexe, revenant à de nombreuses reprises, plus ou moins discrètement ou directement (la castration d’un des personnages, les relations entre le frère et sa sœur). Pourtant, Organ reste encore loin du chef d’œuvre, il reste par moment un poil trop confus, et le très faible budget se fait parfois ressentir, mais aucun doute que la réalisatrice reste à suivre, car outre ses petits défauts, Organ est une œuvre forte qui marque, inoubliable, belle et repoussante à la fois.

 

NOTE: 15/20
En bref: Entre attirance et répulsion, un film expérimental mélangeant les genres, en parlant de sexe et de la mutation de la chair avec les végétaux.

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