Critique: Philosophy of a Knife

Publié le par Rick Jacquet

PHILOSOPHY OF A KNIFE

Philosophy of a knife
2008 - Russie
Genre: Extrême
Réalisation: Andrey Iskanov
Musique: Alexander Shevchenko
Scénario: Andrey Iskanov
Avec Tetsuro Sakagami, Yukari Fujimoto, Yumiko Fujiwara, Tatyana Kopeykina, Victor Ludchenko, Manoush, Irina Nikitana et Elena Probatova


Le métrage conte l’histoire de l’Unité Japonaise 731, de son commencement en 1930 jusqu'à sa déchéance en 1945, et du jugement qui s’en suivi à Khabarovsk, en URSS, de nombreux docteurs Japonais de l’unité 731. Les faits sont révélé, et des preuves inconnues jusqu’alors, sont divulguée par un témoin de ces évènements, l’ancien docteur et traducteur militaire, Anatoly Protasov. Moitié documentaire, et moitié fiction, l’histoire est conté du point de vue d’une jeune infirmière Japonaise qui a assisté a nombre d’horreurs, et d’un jeune officier Japonais qui est partagé entre son intime conviction qu’il faut servir une grande cause, et la profonde sympathie qu’il ressent pour une jeune prisonnière Russe. Sa vie est un enfer, alors qu’il est obligé de pratiquer des expériences atroces sur les autres prisonniers, les utilisant comme cobaye.

Annoncé pendant longtemps, il est enfin là, le nouveau film d’Andrey Iskanov, réalisateur russe de Nails et Visions of suffering, deux petits bijoux. Et pour son grand retour, il ne fait pas les choses à moitié, en racontant l’histoire de l’unité 731. Rien de neuf, il y avait déjà des films traitant de ce camp où des expérimentations biologiques et des tortures étaient pratiquées sur des prisonniers russes, coréens et chinois. On se souvient surtout du premier Camp 731 réalisé en 1988 par le chinois Tun Fei Mou, qui eu le droit à deux suites gratuites. Mais là où Nails ne durait qu’une heure, là où Visions of suffering en durait deux, Philosophy of a knife, que Andrey Iskanov a eu le temps de tourner et de monter, toujours en mini DV, en dure 4h27. Si bien que le film est découpé en deux parties, ce qui est finalement fort ingénieux, car face aux atrocités de la première partie, le spectateur aura du mal à enchaîner directement sur la seconde. Mais soyons clair, malgré ces plus de quatre heures, Philosophy of a knife n’est pas trop long, et ne se focalise pas uniquement sur la barbarie humaine, même si on en aura pour notre argent. Andrey Iskanov va prendre le temps de poser son ambiance, en mélangeant des interviews réelles, quelques images d’archives, et la reproduction artistique de ce qu’il s’est passé, sa vision des choses. Après une courte séquence nous mettant dans le bain avec une décapitation dans la neige, puis le générique où l’on retrouve la splendide musique de Alexander Shevchenko (pour une fois uniquement compositeur et créateur des effets visuels, et pas acteur), le film commence réellement, comme un documentaire. Les événements de la seconde guerre mondiale nous sont racontés par Anatoly Protasov, un ancien médecin. Cela commence par les prémices de la guerre, puis les conquêtes du Japon pour s’étendre, et enfin, la création de l’unité 731. Il nous raconte tout ce qu’il s’est, et le tout est coupé par les trop rares images d’archives qu’il reste, la plupart ayant été détruites. Cette partie documentaire (le film commence et s’achève ainsi) sont tournées en couleurs, et la luminosité des couleurs contraste beaucoup avec ce qui va suivre par la suite.

Les faits historiques nous sont racontés par la voix de Stephen Tipton, et cela se révèle très intéressant vis à vis de l’histoire même. La première demi heure passée, nous pénétrons dans l’antre de l’unité 731, où l’humanité n’a plus sa place. C’est à présent un noir et blanc crasseux qui explose à nos yeux, pour faire ressortir tout le côté malsain de la situation, qui ne se traduira pas seulement par les images, mais aussi par le ressenti, chose qui explosera dans la deuxième partie du métrage. La première partie retrace donc une partie des expériences faites par Shiro Ishii. Mais plutôt que de prendre véritablement parti et de montrer les Japonais comme des monstres sanguinaires, Andrey Iskanov choisit une autre voie bien plus appréciable. Nous suivons donc cette histoire de deux points de vues différents. Tout d’abord celui d’une jeune infirmière. Nous entendons ses pensées intérieures via la voix de Manoush. Car Philosophy of a knife, à part ces voix off, et les parties documentaires, ne contient aucun dialogue. L’infirmière le dit elle même, elle ne sait pas si elle pourra supporter tout cela, et pour  tous ces officiers et infirmières japonais, il n’y a pas vraiment de choix, ils doivent vivre avec cela pour eux, ou bien se faire hara-kiri. De l’autre côté, nous avons un officier. Pas de voix off pour lui, juste les expressions. Celui ci travaille pour faire évoluer son pays, les armes bactériologiques étant censées être l’avenir de la guerre. Il croit en l’avenir de son pays, et n’hésite pas une seule seconde à faire subir les pires choses pour permettre au Japon d’être une grande puissance et de devancer les Allemands. Mais d’un autre côté, celui ci ressent une grande attirance pour une des détenues, devant servir de cobaye donc, une jeune russe. Dans une très belle scène de la première partie, il ira lui offrir une jolie robe. Tetsuro Sakagami, jouant donc cet officier, s’en sort à merveille, et les nombreux gros plans effectués par Iskanov sur son visage font ressortir toute l’ambiguïté du personnage, tiraillé entre son devoir envers son pays et ses émotions premières. Cela ressortira bien plus dans la seconde partie du métrage.

La première partie, tout comme la seconde, sera sans concession, tout nous sera montré, rien ne nous sera épargné, et contrairement au film Camp 731, l’ambiance nous prend à la gorge dés notre entrée dans l’enceinte de cette prison. Les murs sont couverts de sang, les couloirs poussiéreux, la caméra filmant au plus près les acteurs et le carnage, une impression de claustrophobie se dégage rapidement des plans. La première partie, tout comme la seconde partie, contient deux ou trois moments forts visuellement, et, toujours accompagné par la musique de Alexander Shevchenko, musicalement également. Dans la première partie, on retiendra notamment l’éventration d’une femme enceinte endormie, jouée par Irini Nikitana, qui jouait déjà dans Nails, une habituée, mais aussi la scène où une femme se fait arracher les dents, scène présente depuis pas mal de temps sur le myspace du métrage. Encore dans la première partie, on retiendra l’insertion d’un cafard dans le vagin d’une jeune femme, ou un jeune homme contaminé par une maladie bactériologique forcé de s’accoupler. Aucun plan ne nous est épargné encore une fois. Comme il est si bien dit dans les propos de Anatoly Protasov, il n’y avait aucun échappatoire pour les prisonniers, puisque s’ils survivaient à une expérience, ils étaient immédiatement réutilisés sur une autre expérience, beaucoup plus fatale pour eux en générale. Outre l’insertion d’insectes, les contaminations bactériologiques, les prisonniers étaient aussi utilisés pour des tests d’arme à feu, sur les maladies sexuellement transmissibles, mais aussi sur la résistance au froid, à la chaleur, et dans la chambre de décompression. La cruauté des personnages, qu’elle soit volontaire de leur part ou tout simplement  pour servir leur pays et éviter la peine de mort, explose littéralement à l’écran sans nous laisser un moment de répit lors de cette première partie.

A ce stade, il apparaît alors difficilement possible de faire pire dans la seconde partie, et pourtant, ce sera quasiment le cas. Sans nous laisser le temps de souffler, la seconde partie étant dénuée de générique d’ouverture, un tournant s’opère. Toujours entrecoupé par les propos de Anatoly Protasov, le film nous montre le caractère plus humain et surtout paradoxal des personnages, ce qui permet de les rendre plus humain, forcément, mais également de nous faire encore plus ressentir la douleur qu’ils infligent. Mais cette seconde partie va également nous montrer les quelques erreurs commises par les différents officiers de cette base. Le début sera donc en tout point éprouvant, psychologiquement et visuellement, avec un montage parallèle de deux séquences. Comme dit, la moindre erreur dans le camp se termine forcément par la mort. Iskanov, en nous montrant sa vision artistique de cette histoire vraie, réussit amplement son pari, car outre la violence des images, et donc du propos également, outre le dégoût que tout cela peut dégager, il parvient à nous faire ressentir quelque chose, la douleur éprouvée, autant par les victimes, que finalement, les bourreaux. La première demi-heure de cette seconde partie en est la preuve, et Iskanov ne se privera pas pour étirer ces séquences, rendant les situations et les émotions encore plus fortes pour le spectateur. Cette seconde partie, les émotions et l’ambiance en plus, rappellera quelque peu le film Camp 731, avec des tests similaires, comme une autopsie ou encore des tests sur le froid, puis la chaleur, mais il se permettra d’aller encore plus loin lors de certaines séquences, et on retrouvera d’ailleurs Victor Silkin, habitué aussi des œuvres de Iskanov, puisqu’il faisait la voix d’un docteur dans Nails et jouait le réparateur téléphonique dans Visions of suffering. Il est d’ailleurs également au casting du film suivant du metteur en scène : The tourist.

Bien entendu, quelques petits défauts viendront se glisser dans le métrage, mais parvenir un film de 4h27 sans fausse note était impossible, il faut le reconnaître. Certains effets spéciaux pourront paraître totalement surréalistes notamment lors d’une scène où une jeune femme se fait arracher le visage, mais cela ne gêne finalement que très peu la globalité de la vision. Durant la dernière heure, nous racontant la fin de la seconde guerre mondiale, l’arrivée des Américains, la destruction du camp, l’évacuation des officiers et des infirmières, on pourra également noter quelques petites longueurs, même si les explications fournies par Anatoly Protasov restent toujours riches en informations. Mais encore une  fois, rien de véritablement méchant, puisque le final, en hommage aux différentes victimes de la guerre, fonctionne parfaitement, et on retiendra également la fuite du camp après l’attaque nucléaire de Hiroshima. De grands moments, dont l’issue, pourtant inévitable, ne nous laisse absolument pas de marbre. Philosophy of a knife, malgré sa durée et le fait qu’il faut avoir un cœur bien accroché pour y voir autre chose que de la barbarie, remplie son contrat.


NOTE: 15/20
En bref: Pour son troisième film, Andrey Iskanov frappe fort et confirme son talent. Philosophy of a knife n’est pas à montrer à tout le monde, mais c’est indéniable, est une œuvre d’une force inouïe malgré quelques défauts.

Publié dans Critiques

Commenter cet article